dimanche, 26 octobre 2008
Le film du dimanche sueur
Dans Le Nouvel Observateur du 23 octobre 2008, chronique de François Reynaert
C'est fou comme les gens arrivent à ne rien retenir de leçons qu'ils viennent d'avoir sous le nez. J'y pensais à propos du dernier feuilleton que vient de lancer M. Sarkozy et que l'on pourrait appeler le «film du dimanche sueur». Il s'agit d'autoriser le travail ce jour-là. Cela n'est pas encore fait, c'est en cours. On a déjà aperçu, il y a peu, dans une scène surréaliste, deux ministres, MM. Chatel et Bertrand, aller faire leur shopping dominical quelque part en région parisienne, dans un centre commercial alors ouvert, et dont certains des patrons de boutique sont en procès pour cette raison. En clair, cela revenait donc à voir des membres du gouvernement voler au secours de délinquants de banlieue. Voyez comme on se trompe sur les gens.
Je ne sais ce que vous pensez de ce proiet. il me semble à moi qu'il y a mille raisons de s'y opposer. Déjà, l'air sur lequel il nous est chanté : «réforme nécessaire, en finir avec ces vieux blocages, etc.». C'est extraordinaire. De nos jours, quand il s'agit de torpiller le Code du Travail et de retirer aux salariés un droit acquis depuis plus de cent ans, cela s'appelle oeuvrer pour la réforme et la modernité. Mais si un jour on se décide à réautoriser le travail des enfants, on fera quoi ? Une demande à l'Unesco pour recevoir la médaille du progrès ?
Et pourquoi vous énerver contre une mesure demandée par les gens eux- mêmes ? me direz-vous, les sondages le prouvent. Parlons-en. Le dernier en date nous a été vendu par le «JDD», de façon très décalée d'ailleurs : si cet hebdomadaire peut s'appeler «le Journal du dimanche» pour être en vente ce jour-là, c'est bien qu'il faut le fabriquer au plus tard le samedi. «67% des Français, claironnait donc le nouvel organe central du sarkozysme du septième jour, veulent travailler le dimanche.» Ce n'est qu'en chaussant ses lunettes qu'on découvrait l'entièreté de la question posée. Elle commençait par : «Travailler ce jour-là est davantage payé...» Après, on s'étonne de la réponse ! Dans la France fauchée d'aujourd'hui, en plein naufrage du pouvoir d'achat, qui résisterait à une question commençant par «davantage payé» ? Dans le contexte actuel, n'arriver qu'à 67% de réponses positives avec de telles prémisses tient plutôt du désaveu. Oui, mais c'est le cas, contestera-t-on. Alors il aurait été légitime d'ajouter au sondage au moins une question subsidiaire : «Aujourd'hui, on vous promet que le dimanche sera payé double. Connaissant ce gouvernement, à votre avis, combien de temps cela lui prendra avant de remettre en question cet engagement ?» C'est vrai, après tout. Obliger les pauvres employeurs à payer plus les dimanches est encore un de ces privilèges stupides, un de ces acquis sociaux poussiéreux qui bloquent la nécessaire réforme dont notre pays a tant besoin, n'est-ce pas ? Mais pourquoi vous chanter le refrain qu'on nous servira alors, vous connaissez déjà la chanson.
Oublions les motivations des acteurs économiques dans cette affaire. Révérence parler, je les trouve idiotes. Les patrons d'hypermarchés, nous dit-on, sont très favorables à l'ouverture du dimanche parce qu'ils pensent que ça amènera plus de monde dans leurs magasins qu'en semaine. Rappelons-leur simplement que si, désormais, grâce à eux, tout le monde est au boulot ce jour-là aussi, on voit mal qui aura encore le temps de faire des courses. Glissons sur la tristesse profonde du merveilleux monde sans relâche que ce genre de projet nous promet. Travailler plus pour gagner plus, jurait l'actuel président de la République. Travailler plus pour gagner quoi ? lui répondent en choeur ceux que cette perspective afflige. Bosser, consommer, consommer, bosser, voilà ce qu'on nous prépare, une vie de caisse enregistreuse.
Et venons-en enfin à ce qui me frappait le plus, dans cette affaire. Avez-vous vu à quel moment elle a été relancée ? Juste après la succession de réunions de crise des grands de cette planète à l'Elysée et ailleurs qui nous ont évité in extremis la faillite générale du système. Avez-vous remarqué quel jour ont eu lieu ces réunions ? Les dimanches. Pourquoi ? Parce que c'est le jour de fermeture hebdomadaire des Bourses du monde, et donc le seul qui permette de souffler un instant et d'annoncer des mesures qui ne soient immédiatement torpillées par les spéculateurs. Si le président de la République ne travaillait pas autant, il aurait pu s'en rendre compte.
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