samedi, 21 octobre 2006

Retour sur l'intervention de Venant, lors de l'après-midi d'histoire et de formation

 Nous revenons sur l'après-midi d'histoire et de formation de samedi dernier ,

pour ajouter l'intervention de Venant Martin.

Cette intervention est une page de l 'histoire militante et  politique de notre parti.

la définition qui est donnée du militantisme est juste.

 

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FETE FEDERALE DES 22 ET 23 MAI 1976 A  BEAUMONT- LES-VALENCE

 

 

Tout d’abord, j’ai plaisir d’avoir à mes côtés Lucien Dupuis avec qui j’ai travaillé directement et en confiance lorsqu’il était 1er secrétaire de 1978 à 1985. Lucien a été un excellent 1er secrétaire Fédéral. Quand à Yves Jouvet, il a été également bon 1er secrétaire mais de l’Ardèche ! Je connais ces deux camarades depuis longtemps et je les apprécie.

 

Après la 1ère partie consacrée à la formation, ce que nous allons aborder ensemble est une bonne transition pour bien comprendre que l’histoire du socialisme est un perpétuel passage de témoins entre les générations et cela depuis un siècle.

Etre adhérent à un parti comme le nôtre ce n’est pas être un simple « consommateur », présent de façon épisodique. Etre militant c’est participer, c’est proposer, c’est s’impliquer dans notre parti avec constance et dans la durée.

 

Le thème que nous allons traiter s’intitule « 1976-1981 : la montée de la Gauche dans la Drôme ».

 

Dans ce contexte, je vais essayer de vous faire partager mes souvenirs et mes impressions à partir d’un événement qui a eu lieu à quelques mètres d’ici à Beaumont lès Valence. Il s’agit de la Fête Fédérale du parti socialiste qui s’est déroulée pendant deux jours à Beaumont, le 22 et 23 mai 1976, Place d la Gare.

 

Une question peut se poser, pourquoi une fête de la Rose à Beaumont lès Valence, petite commune de 2500 habitants, à l’époque ?

 

Il faut savoir que le 1er secrétaire Fédéral s’appelait Georges Fillioud qu’il  a été Député , Conseiller Général, Maire de Romans et qui deviendra après la Victoire de François Mitterrand  plusieurs fois ministre.

 

Il est bon d’ajouter que 1976 représente une période charnière. Auparavant s’est tenu, le fameux Congrès d’Epinay en 1971, il y a eu les Assises du socialisme » en 1974 avec l’arrivée de Michel Rocard et d’une partie du P.S.U.

 

De 1971 à 1974, l’action de François Mitterrand a consisté à la réunification de la famille socialiste.

Ensuite, il y a eu le Congrès de Pau en 1975 où le P.S. s’est dit prêt à appliquer seul le programme Commun, dans l’éventualité d’une rupture de l’union de la Gauche à l’initiative du P.C.

 

 

Les 3 et 4 Mai 1975, il y avait eu l’adoption de 15 thèses pour l’autogestion dans le cadre d’une Convention nationale ;

 

Les 14 et 15 Mai 1976, au Congrès Extraordinaire de Dijon, notre Parti s’engage sur le principe de l’Union de la gauche dans toutes les villes de + de 30.000 habitants pour les élections municipales de 1977 ;

 

 

La même année, en mars 1976, il y aura une forte poussée du P.S. et de la Gauche qui gagnent les Cantonales. A Valence, on se souvient de la belle victoire de Georges Dragon (canton de Valence 1).

 

Tout cela préfigure déjà que le P.S. deviendra le premier parti de France.

 

En 1976, nous sommes en plein dans la dynamique de l’Union de la Gauche, malgré  parfois quelques turbulences.

 

Maintenant, revenons à la Drôme pour avoir aussi quelques repères sur la situation politique dans ses grandes lignes.

 

 Sur le plan local, suite à une réunion publique à Montmeyran, une nouvelle section du PS est créée en 1973 pour le secteur de Beaumont, Montmeyran, Montéléger et Upie.

 

 

A Beaumont lés Valence, l’année suivante, en 1974 dans le cadre, d’élections municipales partielles, contre toute attente et à la surprise générale une liste de 8 candidats intitulée : « Groupe d’Etudes et d’Action Municipale » est élue au 1er tour.

 

Le maire, un notable, qui était Directeur de la Chambre d’Agriculture, Charles Lombard, qui n’avait plus la majorité finit par démissionner.  A la suite de cela, je suis élu nouveau Maire de Beaumont à l’âge de 31 ans.

 

 

Très rapidement, nos actions municipales ont un bon rayonnement dans la population et dans les médias.

 

Il faut savoir que Valence et Romans étaient gérées par la droite avec Roger Ribadeau-Dumas et Pierre Didier et que l’homme fort du département était le socialiste Maurice Pic (Président du Conseil Général et Maire de Montélimar )

 

Pour compléter le paysage politique de la Drôme il faut évoquer également les  deux députés socialistes Henry Michel et Georges Fillioud, le député de Droite, Ribadeau-Dumas et les deux sénateurs socialistes : Maurice Pic et Maurice Verillon.

 

 

Maintenant, revenons au Parti et à notre Fédération : le Secrétariat Fédéral était donc animé par Georges Fillioud. Ce secrétariat Fédéral était composé d’anciens de la S.F.I.O., de la Convention des Institutions Républicaines, du P.S.U. et de nouveaux adhérents.

 

Le Secrétariat fédéral était  restreint :

 

Georges Fillioud, 1er Secrétaire

André Didier, Organisation

Lucien Dupuis, Action et  campagnes du parti

Jacques Colette, Trésorerie

Guy Morenas, relations extérieures-formation

 

Pierre Travail, Coordination

 

Les 3 secrétaires de circonscription étaient :

 

-          Circonscription Valence-Die, Jean-Pierre Tabardel

-          Circonscription de Montélimar-Nyons, Maurice Pic

-          Circonscription de Romans, Michel Noirel

 

Au vu de cette liste on peut remarquer l’emprise et l’influence de Georges Fillioud.

 

Notre parti était présent et actif dans toutes les luttes que ce soit pour maintenir l’école de Truinas, pour défendre, les salariés des tissages de Barbiéres, d’Ugine Carbone à Epinouze, de Chavanoz à Montélimar, de la boulonnerie calibrée de Valence, d’Uni-Nougat à Sauzet, de la chaussure à Romans et Bourg de P, ou dans le conflit à Eurodif.

 

Le PS a été également présent dans le débat relatif à l’A7 bis (déjà) et sur le développement des centrales nucléaires. Le PS s’était également impliqué pour faire la lumière sur les causes de l’explosion de Clérieux qui avait fait 6 victimes.

 

De l’avis même d’André Didier, ce fut une période fertile et très riche pour notre parti.

Georges Fillioud fixait les objectifs et vérifiait les résultats, Lucien Dupuis toujours très méthodique complétait le dispositif. Les formations et les colloques tournaient à plein régime. Pour les futurs élus Etienne-Jean Lapassat était chargé de cycles de formation pour une gestion municipale de gauche. Dans ces années là, notre parti s’était un peu comme aujourd’hui enrichi de nombreux adhérents dans la tranche des 30-45 ans.

 

C’est dans ce contexte, que sur proposition de Georges Fillioud, le Secrétariat Fédéral décida en septembre 1975 qu’une fête fédérale se tiendrait à Beaumont.

 

Plusieurs raisons ont du prévaloir à ce choix :notre  victoire aux municipales représentant le renouveau.

De plus, les influences politiques concurrentielles de deux fortes personnalités Maurice Pic et Georges Fillioud, entre le Sud et le Nord ont du aboutir à Beaumont comme un  bon compromis. En effet, l’un avait une prédominance sur les élus et le Département et l’autre sur le Parti avec une majorité de 70% après le Congrès de Pau.

Donc à partir de septembre 1975, une commission fédérale fut mise en place sous la houlette de Guy Morenas (qui de surcroît, avait été Beaumontois de longues années ).

Une fois par semaine, cette commission se réunissait à Beaumont. Rien n’était laissé au hasard. Je me souviens de Guy Michel (camarade de Valence) qui avait fait agrandir chez Barrière de Valence des plans de la Commune, pour détailler et fixer chaque animation.

Tous les secrétaires fédéraux qui allaient devenir pour la plupart, quelques années après des élus, s’étaient pleinement investis pour la réussite de cette  fête.

 

Toutes les difficultés administratives, tous les problèmes techniques étaient résolus, les uns après les autres, grâce aux relations et soutiens syndicaux ou politiques  avec enthousiasme.

 

Tout cela était,  des signes avant-coureurs de la montée d’une véritable ferveur populaire.

 

 

Après huit mois de préparation, tout est prêt ;

 

Les deux jours de la fête se dérouleront  sous un soleil éclatant.

 

Une partie du village était neutralisée à la circulation, les stands et surtout l’énorme chapiteau blanc et rouge à 4 mats est planté place de la gare.

 

Le programme était particulièrement copieux.

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Au cours de ces deux jours, il y avait même un petit train qui établissait l’aller-retour entre la Mairie et la place, il y avait un circuit de voitures miniatures et également une garderie pour les enfants de 2 à 6 ans.

 

A cette époque l’affichage militant était une réalité. Toutes les sections avaient affiché l’annonce de cette manifestation. Tous les camarades étaient fiers d’être socialistes.

 

Le premier jour de la fête, la mobilisation fut exemplaire, toutes les sections s’étaient parfaitement mobilisées.

 

Pour le 2ème jour, je me souviens d’un détail particulier. Il était 10 heures du matin et je reçus  à mon domicileune magnifique gerbe de roses rouges destinées à François Mitterrand offerte par la fleuriste de Montmeyran. Une certaine Josette Gueze, qui est devenue adhérente à la section de Valence. Emu par ce geste, j’ai gardé en souvenir le ruban bleu, blanc, rouge de ce bouquet qui exprimait un élan populaire sur le terrain ;

 

Autant le 1er jour avait été militant. Le véritable temps fort allait se produire, dimanche en début d’après-midi. A partir de 13 heures des familles entières venues des 4 coins de la Drôme convergeaient déjà vers le chapiteau.

Au fil des heures c’était un véritable raz de marée.
Connaissant les retards légendaires de François Mitterrand, le programme avait été adapté en conséquence.

 

Après le passage du chanteur  Gilles Dreu, l’ambiance sous le chapiteau était surchauffée et compte tenu de la température, les toiles des bas-côtés avaient été retirées. Le chapiteau était bondé  et sur son pourtour, la foule était rassemblée sur plus de 10 mètres.

 

Journaux, radios, télévisions étaient venus en nombre.

Vers 17 heures accompagné de Lucien Dupuis et Georges Filloud, François Mitterrand est enfin arrivé et aussitôt les interventions préliminaires se sont enchaînées dans une ambiance, fébrile et chaleureuse.

 

Le trac au ventre, je fis une intervention de bienvenue ponctuée par l’envoi au public d’une rose rouge que je portais à la boutonnière.

Au nom des Républicains espagnols, des antifascistes Italiens et du PS Arméniens, mon père prononça également une allocution.

 

Puis ce fut au tour de Georges Fillioud de brosser le contexte politique.

 

Enfin, vers 17h30, François Mitterrand dans la plénitude de ses moyens et de ses talents d’orateur fit un discours sans la moindre  note. Dans la force de l’âge, il était au sommet de l’art oratoire avec des graduations dans la voix, ponctuées d’envolées lyriques.

 

Chaque argumentation, chaque proposition et chaque critique de la droite répondaient aux attentes et aux espérances des 3000 personnes  présentes qui applaudissaient debout.

Le peuple de gauche était là rassemblé et déterminé. François Mitterrand représentait bien un formidable espoir pour enfin réaliser la première alternance politique entre la gauche et la droite de la V ème République. La sortie de François Mitterrand du chapiteau fut longue et difficile.

Par des gestes chaleureux de la main il prit le temps de remercier chacun. Son visage était serein et satisfait, son regard fixant l’horizon exprimait la détermination et déjà la force tranquille.

 

 Précipitamment, je montais dans sa voiture à la droite de son chauffeur pour conduire François Mitterrand et sa secrétaire à la Mairie où avait été organisé à l’initiative de Jacques Genies, Conseiller municipal Socialiste et du président des anciens combattants une cérémonie privée avec le Conseil Municipal, les membres de la section et les parlementaires Drômois.

 

Mais stupeur, François Mitterrand s’interrogea soudain pour abréger sa visite ; là sur mon insistance désespérée, il donna son accord à son chauffeur par un geste de la main. J’étais soulagé !

 

En Mairie tous les invités étaient là, la salle était décorée par une exposition de peintres Drômois.

 

C’est dans ce cadre détendu et convivial que je m’adressai à François Mitterrand, 1er secrétaire pour le remercier en le tutoyant.

 

Au moment de trinquer le verre de l’amitié c’est alors que je me rendis compte que tous les participants, à l’exception d’Henry Michel s’adressaient à François Mitterrand en le vouvoyant….

 

 

Enfin, notre section locale lui offrit une réplique en réduction du cadran solaire public que nous avions installé en 1974 rue E. Courbis et dont la devise est « la liberté est une conquête » empruntée au titre d’un  des livre de François Mitterrand.

 

Serge Millet, le concepteur était présent et expliqua le fonctionnement d’un cadran solaire. Quelques jours plus tard, c’est Georges Fillioud qui transportera ce cadeau à Latché.

 

Voilà ce que fut cette journée avec François Mitterrand. Ce fut l’expression populaire et inexorable de la montée en puissance et de la dynamique de la gauche.

30 ans après, il m’arrive encore de rencontrer des personnes que je ne connaissais pas qui étaient présentes à ce meeting.

 

 

Je tiens à remercier la section, la Fédération pour cette initiative qui illustre une période importante dans la longue histoire du socialisme.

 

Merci aussi à Daniel Lattard, photographe militant, qui avait 26 ans en 1976, lorsqu’il  a réalisé les 22 photos qui sont exposées ici.

 

Dès l’année prochaine, les échéances électorales vont s’enchaîner, comme en 1976.

Nous espérons tous des victoires, pas des victoires pour des victoires mais pour une société plus juste et plus solidaire. Pour ma part, après 46 ans, j’ai toujours confiance en mon parti.

Comme disait François Mitterrand : « il nous reste tant à faire ensemble. »

 

    Venant MARTIN,

Le 14.X.2006

   Salle Veyranne,  Beaumont-lès-Valence

 

 

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jeudi, 13 juillet 2006

Eté 36, des acquis sociaux inoubliables

Alors qu'à ce jour le député Lelouche défend un projet d'ouverture des commerces le dimanche, que l'on cherche à culpabiliser les salariés qui profitent de ce repos pour lequel d'autres se sont "battus", voici un petit retour en arrière sur les congés payés 

 Nous vous recommandons également  sur le sujet,  le livre de Bertrand POIROT-DELPECH : Eté 36

 Article de Libération :Soixante-dix ans après, Georges, Jean et Henriette racontent leurs premiers congés payés.

Par Judith RUEFF Douze jours ouvrables payés sans travailler. L'été 1936, le droit au repos s'allonge et le temps libre fait un bond en avant. Pour les salariés français, c'est comme un cadeau de Léon Blum et de son Front populaire, arrivés au pouvoir quelques semaines plus tôt ( Libérationdu 20 juin). Le «paquet» des accords de Matignon comprend des hausses de salaire, la semaine de 40 heures et deux semaines de vacances. Mais qu'ont-ils fait de leurs premières vacances ? Soixante-dix ans plus tard, Henriette Duval, «une petite couturière de quartier»,le dit comme ça : «Tout le monde est monté sur son vélo et on est partis à droite ou à gauche.»Se baigner dans les rivières. Aller à la pêche. Cultiver un bout de jardin. Souffler, simplement. Bien sûr, des dizaines de milliers de Français ont pu partir à la mer ou à la montagne, grâce aux billets à tarif réduit, les «billets populaires de congé annuel». Léo Lagrange, sous-secrétaire d'Etat aux Sports et aux Loisirs de Blum, alias «le ministre de la Paresse», a négocié 40 % de réduction pour 558 000 billets. Mais encore faut-il débourser le reste, et surtout, si l'on n'a pas de famille sur place, payer l'hébergement. Pour les plus modestes, c'est souvent trop. «Ce sont les Parisiens qui ont profité des premiers congés»,se souvient Jean Besnard, 84 ans. L'été 1936, il n'a que 14 ans, son père conduit les trains sur la ligne Le Mans-Brest. «Cette année-là, mon père n'a pris aucun congé. Il était mobilisé tous les jours pour emmener les gens en vacances.»Mais qu'importe. Les vacances se prennent aussi au coin de la rue.

jeudi, 27 avril 2006

Il y a soixante-dix ans, le Front populaire...

100 jours qui ont changé la France

Au moment où les Français doutent d'eux-mêmes et de la capacité des hommes politiques à redonner du souffle à leur pays, quelles leçons tirer de cette période où, en l'espace de quelques mois, on réussit à voter des réformes qui devaient libérer le temps de vivre et marquer durablement notre société ? Voir dossier dans nouvel Obs

 

100 jours qui ont changé la France
Ce sont des souvenirs sépia. Et pourtant on voyait l'avenir en couleurs. On chantait des lendemains qui brillent, on levait le poing vers l'espérance, on défilait vers le futur. Eté 1936... Un peuple trouve sa dignité, un gouvernement fait de grandes réformes, des ouvriers qui n'ont jamais vu la mer regardent au-delà de l'horizon. On danse sur le carreau des mines, on saucissonne à l'ombre des machines arrêtées, on flirte sur les chaînes de montage. Un fol espoir, un enthousiasme, une grande bouffée d'air du large sur les usines noires et les sombres boutiques. Léon Blum le dit, à Riom, devant les juges de Pétain, en 1942 : «Tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et du loisir, j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles et obscures...» L'embellie... En dépit de la montée des périls, au milieu d'une Europe de plus en plus brune, le Front populaire fut un rayon de soleil dans l'histoire. La gauche d'aujourd'hui a beaucoup à en apprendre, elle qui fait si peu rêver.

L'adjectif, pourtant, est suranné. Tout ce qu'il y a de populaire, aujourd'hui, pour les bobos, c'est la téléréalité, c'est le racisme, c'est le populisme. Le peuple, ce sont les beaufs. Le peuple ? Un suspect. En 1936, le peuple était noble. On devrait se souvenir, de temps en temps, de la noblesse des pauvres. La droite, à l'époque, s'en moquait suffisamment. « Front populaire ? La semaine des deux dimanches ! Front populaire ? Papier gras sur les plages ! » Le peuple était méprisé, mais c'était par les possédants, par les réactionnaires. Pour le reste de la France, le peuple était l'acteur de la pièce, le héros d'une libération.
«L'avenir est à nous.» Nous, c'était le populaire, qui partait sur les routes, qui filait en tandem vers le soleil, qui se jetait dans les vagues en riant. Un air d'accordéon, une chanson de Trenet, un refrain de Ray Ventura, tout cela se déroulait sur une bande-son sautillante, sur des mélodies faciles, clope au bec et casquette de travers. Y avait d'la joie dans les urnes, dans l'Hémicycle et dans les ministères... Congés payés, billets à tarif social, camping sauvage, auberges de jeunesse, la lutte des classes prenait des vacances... Eté 1936. Le peuple, lui, s'en souvient... Le socialisme, le vrai, celui de la liberté, prenait corps.

Pour en arriver là, il avait fallu la peur, la grande peur, celle du fascisme. Mussolini avait asservil'Italie, Hitler, l'Allemagne. Aux frontières de l'est, on n'entendait que des cris de haine et des bruits de bottes. Le mouvement ouvrier français, comme toujours, était divisé. Les bolcheviques avaient exigé la scission en 1920 et Staline poursuivait une politique suicidaire dite «de classe contre classe», selon laquelle le Komintern tenait les socialistes pour ses ennemis principaux et les fascistes comme des alliés objectifs. Les gauches italienne et allemande, naturellement, avaient été écrasées. Si elles se retrouvaient unies, c'était dans les bagnes mussoliniens et les camps hitlériens. En France, Louis Aragon, aux ordres du Parti, continuait à faire «feu sur les ours savants de la social-démocratie.» Les communistes s'enfermaient dans une ligne sectaire alors que les ligues et la Cagoule conspiraient au renversement de la République.
L'affaire Stavisky, au début 1934, enflamme l'extrême-droite. Le 6 février, Croix-de-Feu, Jeunesses patriotes, Camelots du Roy se retrouvent dans la rue aux cris d'« A bas les voleurs ! A mort la gueuse ! ». Heureusement, La Rocque, chef des Croix-de-Feu, est légaliste : en bas des Champs, il prononce la dispersion. Heureusement, Maurras, pape de l'Action française, est un trouillard. Il reste enfermé dans son bureau à composer un poème. Heureusement, enfin, policiers et gendarmes, sur le pont de la Concorde, tiennent le choc. Le lendemain, la gauche se réveille miraculée. L'émeute du 6 février aurait fort bien pu tourner au coup d'Etat. On commence à comprendre que la désunion mène à la catastrophe.

Les intellectuels se mobilisent. On crée un comité de vigilance avec Malraux, Guéhenno, Rivet, Langevin... Les chefs de parti mesurent leur erreur. Staline abandonne ses mots d'ordre sectaires. Les préventions tombent. Les ouvriers font le reste. Déjà, le 12 février 1934, ils répondent en masse à l'appel des partis républicains. Et le 14 juillet 1935, une immense manifestation convoquée entre la place de la Bastille à celle de la Nation tourne à la cérémonie unitaire, toutes les gauches mélangées dans un élan de fraternité. Alors les communistes, les socialistes et les radicaux, constatant l'efficacité électorale de l'union retrouvée, bâtissent un pacte de gouvernement intitulé « Pain, Paix, Liberté ».
C'est la première grande leçon du Front populaire. L'union sur un programme minimal vaut mieux que la pureté idéologique qui crée la division et donc l'impuissance. Mutatis mutandis, l'extrême-gauche altermondialiste méditera peut-être sur cet héritage de 1936. Les idéologues se jettent leurs anathèmes à la figure. Les ouvriers, eux, préfèrent l'unité. La mystique du Front populaire tient à cette nostalgie du combat commun. On en retrouvera les traces dans la gauche unie des années 1970 ou la gauche plurielle des année 1990, avec en contrepoint, comme une preuve par l'absurde, la dispersion fatale de la présidentielle en 2002. Unité, camarades !
En 1936, l'union paie si bien que la droite sort étrillée du scrutin d'avril. Les radicaux ont reculé mais les communistes, beaucoup progressé. Les socialistes se retrouvent premier parti de la coalition. Aussitôt, Léon Blum revendique le pouvoir... pour s'interroger, quelques jours plus tard, dans « le Populaire », sur sa capacité personnelle. Suprême humilité de l'homme supérieur. Eh oui ! Blum est homme d'Etat et honnête homme. Une espèce qui nous manque... Ce grand bourgeois, pour cette raison-là, est l'idole du peuple ouvrier, parce qu'il ne ment pas, ni à Matignon ni à Luna Park. Là encore, grande leçon. Léon Blum reste dans les mémoires parce qu'il n'est pas retors, parce qu'il confesse ses faiblesses, parce qu'il refuse toute arrogance, parce qu'il est courageux et humble. La gauche a besoin, aussi, de leaders de cette trempe, qui gardent une candeur de militant dans l'épreuve du pouvoir, qui ne noient pas l'enthousiasme dans les eaux froides du calcul politique.

Tout autant, on fait ce qu'on dit : le programme du Front populaire sera appliqué point par point. Il est vrai que, en dépit des cris d'orfraie de la droite, il n'est pas irréaliste. Il cherche le soutien des classes moyennes pour en priver les fascistes. On s'est donc concentré sur une poignée de mesures sociales en évitant la surenchère et les projets utopiques. Blum l'a dit et théorisé : on ne prend pas le pouvoir, on l'exerce dans un cadre légal, à la tête d'une coalition composite, pour sauver et réformer la république. On restera dans les limites du possible, ici et maintenant. Nouvelle leçon : un programme de gauche qui ne dégage pas trois ou quatre réformes essentielles, susceptibles de devenir des symboles de son action, ne joue pas son rôle. La gauche d'aujourd'hui, penchée sur les marmites où se concocte, dit-on, une politique nouvelle, se doit de méditer la règle posée par Blum et ses camarades : pas d'élan sans mesures simples et justes, quitte à modérer son ambition, quitte à décevoir les maximalistes. Là encore, le peuple de gauche préfère un gouvernement aux ambitions limitées à une opposition qui fait chanter l'avenir sans jamais le changer.
Vint la série des mesures de légende : les quarante heures et les congés payés, qui libèrent le temps de vivre ; les conventions collectives, qui protègent le salarié ; l'Office du Blé, qui assure son revenu au paysan ; la nationalisation des armements, qui réduit le pouvoir des marchands de canons ; la prolongation de la scolarité obligatoire, qui émancipe le citoyen ; le statut de la Banque de France, qui met la finance au service de la collectivité ; la dissolution des ligues, qui protège la République. Des réformes clés votées en quinze jours, à l'ouverture de la législature, souvent à des majorités énormes. Il est vrai que la grande grève de mai et de juin, en paralysant le pays, usines occupées et bals populaires dans les ateliers, a terrifié la bourgeoisie. Pour ramener l'ordre, on est prêt, une fois n'est pas coutume, à favoriser la justice. Pour que le cauchemar s'arrête, le capital paiera.
Nouvelle leçon pour une gauche audacieuse : des mesures fortes et précises, techniquement fondées (les experts du Front populaire ont tout préparé et on a créé un secrétariat général du gouvernement, confié à Jules Moch, pour accélérer le travail), mises en oeuvre avec l'appui de la population, valent infiniment mieux que la prudence du gestionnaire qui joue sur la durée et «la confiance des marchés» pour s'effilocher ensuite dans les aléas de la conjoncture. Le but de la gauche, il faut s'en souvenir en ces temps de cynisme individuel, ce n'est pas le pouvoir et ses ors. C'est la réforme. Nuance...

Une légende noire voudrait que ce programme ait déréglé l'économie, gêné la production, précipité la crise financière. Jugement inexact. Ce qui paralysait l'économie des années 1930, c'est la politique « ultralibérale » menée jusque-là. Là encore on doit s'en souvenir. Ecoutant les économistes classiques, les gouvernements d'avant 1936, celui de Laval notamment, cherchaient le salut dans l'austérité salariale et l'orthodoxie des marchés. Air connu et si contemporain : comprimant la demande, ils anémient la croissance ; ne voyant, un peu comme aujourd'hui, de réforme que libérale, ils entretiennent le chômage.
La relance du Front populaire fut largement bénéfique. C'est dans un deuxième temps, après l'automne, que les déséquilibres financiers commencèrent à menacer le gouvernement. On avait refusé la dévaluation d'emblée, geste politique mais erreur technique. Il fallut la faire, trop tard, en septembre 1936. On appliquait trop mécaniquement les quarante heures, alors qu'une plus grande souplesse aurait permis à la production de mieux suivre la demande (voir les 35 heures de 1997, sujettes à la même rigidité). On grevait le budget par des dépenses militaires, impérieuse nécessité mais source de déficits (ce qui ruine au passage la fable pétainiste d'un gouvernement irresponsable face au danger allemand).
Au total, l'esprit de la politique économique - keynésienne avant la lettre - était juste. Le libéralisme avait provoqué la crise de 1929, il n'était plus de saison. Mais l'application de cette politique neuve fut incertaine, faute d'expérience. Elle fut de surcroît gênée par l'incivisme du capital, qui alimenta toutes les campagnes de panique et mit son argent à l'étranger. Les gouvernements de l'après-guerre ne commirent pas ces erreurs et suscitèrent le plus grand mouvement de développement économique de l'histoire. Blum, en ce sens, fut un précurseur.

Puis vint le temps des épreuves. L'été finit en plein mois de juillet. Le 14, une manifestation monstre fête dans la joie les premières réalisations du Front populaire. Le 17, du Maroc espagnol, le général Franco lance son pronunciamento contre le gouvernement du Frente popular. Blum déchiré doit proclamer la non-intervention, faute de quoi la Grande-Bretagne et les radicaux le lâcheront. Il pense démissionner. Les républicains espagnols le supplient de rester au pouvoir. Alors il organise, avec un certain Jean Moulin, une contrebande légale en faveur de ses alliés.
En septembre, en pleine dévaluation, les campagnes haineuses de l'extrême-droite se déchaînent contre «ce juif à fusiller dans le dos» et contre son ministre de l'Intérieur, Roger Salengro, accusé à tort de désertion pendant la Grande Guerre. Salengro finit par se suicider tandis que le gouvernement résiste de plus en plus mal à la tempête. La production se ralentit, les grèves reprennent, les capitaux s'enfuient. Le 13 février 1937, Blum déclare qu'une «pause» est nécessaire pour ramener la confiance. Le 16 mars, à Clichy, la police tire sur les militants de gauche venus manifester contre le PPF de Doriot. Il y a des morts, qu'on impute au gouvernement Blum... L'amertume et la division s'installent parmi les anciens alliés. En avril, devant l'accumulation des difficultés, Blum demande les pleins pouvoirs économiques. Le Sénat tenu par la droite les lui refuse. Blum démissionne.
Restent les images enchantées de l'été 36, quand le soleil était «plus brillant qu'aujourd'hui». Reste ces cent jours qui ont profondément et, pour une part, durablement, changé la France. Soixante-dix ans plus tard, alors que les libéraux, une nouvelle fois, dominent la scène et que la gauche désunie cherche un élan, il faut, de temps en temps, s'en souvenir...

Laurent Joffrin